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Réf. GRIP DATA : G2042 Date d'insertion : 14/02/03 |
Les inspections de l’ONU : une solution à la crise irakienne ?
par Michel
Wéry, attaché de recherche au
GRIP
le 14 février 2003
1.
La création et la mission des organismes d’inspection de l’ONU
L’Irak a utilisé pour la première fois des armes chimiques en 1982,
contre l’Iran. L’absence de condamnation de la part de la communauté
internationale lui a permis de continuer en toute quiétude à utiliser des
armes chimiques jusqu’en 1988, aussi bien au cours de la guerre qui
l’opposait à l’Iran que contre des populations kurdes d’Irak. Lors de la
Guerre du Golfe de 1991, l’Irak n’a pas utilisé d’armes de destruction
massive contre les troupes de la coalition, mais le risque existait.
A l’issue de ce conflit, en avril 1991, le Conseil de sécurité de l’ONU a créé l’UNSCOM, dont les deux fonctions essentielles sont : (i) d’inspecter la détention et de superviser la destruction de toutes les armes de destruction massive ainsi que les missiles d’une portée supérieure à 150 km, et (ii) de réaliser un monitoring à plus long terme visant à s’assurer que l’Irak ne se procure ni de nouvelles armes, ni des infrastructures pour en fabriquer. L’AIEA a été chargée quant à elle de superviser le volet nucléaire de cette mission, en coopération avec l’UNSCOM. Les prérogatives de ces deux organes d’inspections sont très étendues, à tel point qu’il s’agit du régime de vérification le plus extensif et le plus intrusif jamais mis en place[1].
2.
La coopération de l’Irak avec les organismes d’inspections
jusqu’en 1998
En décembre 1998, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne lancèrent une
attaque d’envergure contre l’Irak, raison pour laquelle les inspecteurs de
l’ONU durent se retirer de l’Irak. Cette attaque faisait suite à deux années
de crise sur la question des inspections. Mais jusqu’à 1996, les inspections
s’étaient relativement bien déroulées et avaient abouti à la destruction
de l’essentiel des armes irakiennes prohibées.
2.1. 1991-1996 : la destruction de l’essentiel de l’arsenal
irakien
En résumé, l’Irak n’a pas
coopéré pleinement avec les organismes d’inspection. Mais cette coopération
minimale ainsi que les moyens des organismes d’inspection ont cependant été
suffisants pour détruire la quasi totalité des armements prohibés. Les
inspections ont donc conduit à des résultats importants.
2.2.
La crise de non-coopération de l’Irak avec l’UNSCOM en 1997-1998
L’arrivée
de Richard Butler à la tête de l’UNSCOM a correspondu à une montée de
tensions avec Bagdad. Accusant d’espionnage les inspecteurs américains
membres des équipes d’inspection, l’Irak a refusé de laisser inspecter les
sites présidentiels, suspectés d’abriter des armes biologiques et chimiques.
Ce fut le début d’une crise à épisodes, qui fut successivement désamorcée
par une médiation russe en novembre 1997, puis par celle du Secrétaire général
de l’ONU Koffi Annan en février 1998, avant de dégénérer. En août 1998,
l’Irak réclama la fin des inspections et du régime de sanctions économiques,
estimant qu’il avait rempli ses obligations et qu’il n’avait plus rien à
révéler à l’UNSCOM. Sous la menace d’attaques militaires, Bagdad annonça
en novembre la reprise d’une coopération inconditionnelle avec l’UNSCOM,
mais en décembre, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne lancèrent l’opération
« Renard du Désert ». Ils déversèrent plus de bombes sur l’Irak
en quatre jours que pendant toute la Guerre du Golfe de 1991. L’UNSCOM et
l’AIEA quittèrent précipitamment Bagdad.
Les réticences irakiennes à coopérer à cette époque sont à replacer
dans le contexte général d’actions extrêmement dures, et souvent illégales,
menées à son encontre :
les sanctions économiques, en
place depuis 1991, étaient les plus drastiques jamais prises à
l’encontre d’un Etat. Malgré le constat que l’essentiel de
l’armement irakien avait été détruit, les sanctions n’avaient jamais
été adoucies, et ce sous pression américaine. La France, La Russie et la
Chine étaient par contre favorables à une levée des sanctions ;
des zones d’exclusion aériennes
ont été décrétées unilatéralement par les Etats-Unis, la
Grande-Bretagne et -pour certaines d’entre elles- par la France. Dans ces
zones, qui représentent plus de 60% du territoire irakien et qui sont contrôlées
par l’aviation de ces trois pays, l’Irak est interdit de vol. Ces zones,
qui existent toujours, sont illégales au regard du droit international ;
des bombardements tout aussi
illégaux ont été effectués par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne,
dans ces zones aussi bien qu’en-dehors. Les plus importants d’entre eux
ont eu lieu en septembre 1996, soit peu avant le début de la crise sur les
inspections. Notons qu’ils se sont très fortement accrus depuis décembre
1998[3] ;
les allégations irakiennes
d’espionnage à l’encontre de certains membres américains de l’UNSCOM
étaient apparemment fondées. En janvier 1999, des sources onusiennes et américaines
révélaient que des agents américains s’étaient servis de l’UNSCOM
pour écouter les communications secrètes des militaires irakiens chargés
de veiller à la sécurité de Saddam Hussein[4].
Il semble également que les Etats-Unis tâchaient d’orchestrer la
crise en fonction de leurs intérêts. C’est en tous les cas la raison pour
laquelle Scott Ritter démissionna en août 1998. Dans sa lettre de démission,
il explique que des hautes autorités américaines exerçaient des pressions
pour que l’UNSCOM retarde certaines inspections, afin de laisser le temps aux
Etats-Unis de préparer le terrain militaire et diplomatique approprié[5].
Tout ces éléments permettent de relativiser et de mettre en contexte la mauvaise volonté affichée par l’Irak en 1997-1998 à l’égard des organes d’inspection de l’ONU. Ces inspections se seraient probablement déroulées plus efficacement dans un contexte plus constructif à l’égard de l’Irak.
3.
La coopération actuelle de l’Irak avec l’UNMOVIC et l’AIEA
Suite à l’opération « Renard du Désert », l’Irak
refusa le retour permanent des organismes d’inspections, et ce jusqu’en
septembre 2002[6].
L’UNMOVIC -qui a repris la mission de l’UNSCOM- ainsi que l’AIEA, ont
recommencé des inspections intensives depuis le 27 novembre 2002. Ces
organisations ont chacune soumis un premier rapport intermédiaire auprès du
Conseil de sécurité de l’ONU le 27 janvier dernier. Dans ceux-ci, elles
indiquent que l’Irak semblerait toujours dépourvu d’armes nucléaires
et d’infrastructures pour en fabriquer (selon le directeur de l’AIEA M. EL
Baradei), mais que l’Irak pourrait disposer de certaines armes
chimiques et biologiques, ainsi que de missiles d’une portée supérieure à
150 kilomètres[7]
(selon le directeur de l’UNMOVIC, M. Blix). Ces informations préliminaires
laissent penser que l’Irak disposerait donc d’un arsenal d’armes de
destruction massive qui est tout au plus limité. Le cas échéant, il serait
aisé de détruire ou de retirer rapidement cette petite quantité d’armement
prohibé, à condition que les autorités irakiennes coopèrent.
Concernant la coopération actuelle des autorités irakiennes, dont dépend
en partie l’efficacité des inspections, l’évaluation donnée par les
inspecteurs le 27 janvier est la suivante :
Le directeur de l’UNMOVIC
estimait que sur le plan pratique, « l’Irak a globalement coopéré
plutôt bien », mais qu’en matière de contenu, la coopération de
l’Irak doit être plus active et que c’est à l’Irak de faire la
preuve qu’il ne possède plus rien de litigieux[8] ;
Le directeur de l’AIEA a
affirmé de son côté que « les autorités irakiennes ont donné accès
à toutes les infrastructures visitées -dont des sites présidentiels et
des résidences privées- sans conditions et sans délai, malgré certaines
plaintes concernant la nature intrusive des activités d’inspections »[9].
Suite au rapport sur l’Irak du Secrétaire d’Etat américain Colin Powell auprès du Conseil de sécurité de l’ONU le 5 février dernier, l’Irak a donné des signes d’une plus grande volonté de coopérer, en répondant positivement à des demandes formulées par l’UNSCOM. En effet, l’Irak a d’une part déclaré « bienvenus » les avions-espions U2 dans tout son espace aérien, et a d’autre part autorisé les organismes d’inspections à interroger les scientifiques irakiens sans témoins. Ces derniers signes sont donc plutôt encourageants.
5.
Conclusion
Le travail des organismes
d’inspection de l’ONU effectué en Irak entre 1991 et 1998 a été assez
efficace, dans la mesure où : (i) il a conduit à la destruction de
l’essentiel des armements prohibés, et (ii) l’UNSCOM a pu détecter des
programmes de fabrication d’armement prohibés que l’Irak tâchait de
cacher.
La mauvaise volonté de coopérer,
de la part de l’Irak, n’est certes pas excusable, mais elle est à
remettre dans le contexte général d’actions extrêmement dures, et
souvent illégales, à son encontre : bombardements massifs,
interdiction de vol dans plus de 60% de son propre espace aérien,
espionnage de la part de l’UNSCOM pour le compte des Etats-Unis, et
sanctions économiques extrêmement dures. Le GRIP estime qu’il serait
plus efficace d’associer la carotte au bâton pour s’assurer une
meilleure coopération de l’Irak. Une telle politique consisterait tout
d’abord à mettre fin au plus vite aux bombardements et aux zones
d’exclusion aériennes, qui sont illégales. Ensuite, il serait opportun
de proposer la levée progressive des sanctions économiques en échange des
progrès accomplis par l’Irak. Cette philosophie d’échange est
d’ailleurs prévue dans la résolution 687 du Conseil de sécurité
(1991). A noter que la France, la Russie et la Chine demandent la levée des
sanctions depuis 1996.
La proposition
franco-allemande de renforcer les inspections, soutenue par la Russie, la
Chine et le Brésil, est une alternative cohérente et efficace à la
guerre. Les inspections ont mené à des résultats très importants, et une
amélioration du contexte général des relations avec l’Irak ainsi que
des moyens à la disposition des inspecteurs ne peuvent qu’optimaliser
l’efficacité de ce travail. Une fois terminées ces inspections
approfondies et les éventuelles armes prohibées restantes détruites, on
pourrait passer à la seconde phase prévue par la résolution 687 de 1991.
Celle-ci consiste à superviser l’Irak pour s’assurer qu’il ne réarme
pas. Le travail se concentrerait alors surtout sur le contrôle des
importations irakiennes de matériel militaire et à double-usage.
Plus largement, le GRIP estime
qu’il est important de mettre en cause la doctrine de contre-prolifération
appliquée à l’Irak par les Etats-Unis, car elle crée un dangereux précédent.
Cette doctrine prévoit des actions militaires préventives à l’encontre
des Etats qui détiendraient ou développeraient des armes de destruction
massive. Non seulement, une telle pratique va à l’encontre du droit
international lorsqu’elle n’a pas l’aval d’une résolution du
Conseil de sécurité de l’ONU, mais l’expérience menée en Irak entre
1991 et 1998 montre que, pour réaliser un désarmement réel, l’action
des inspecteurs a été beaucoup plus efficace que l’action militaire.
[1]
SIPRI Fact Sheet, octobre 1998.
[2]
« L’Irak est désarmé, foi d’inspecteur », Courrier
International, 26/09 – 02/10/2002.
[3]
A ce propos, lire la Note d’Analyse du GRIP « Irak : la guerre
de 1991 ne s’est jamais terminée » (titre ?), 13
février 2003.
[4]
« US Used UN to Spy on Irak, Aides Say », par Colum Lynch, The
Boston Globe, 6 janvier 1999.
[5]
« Scott Ritter’s Resignation and Reaction », Iraq News, par
Laurie Mylroie, le 28 août 1998.
[6]
L’Irak a cependant accepté plusieurs visites de l’AIEA entre 1999 et
2002.
[7]
L’Irak n’est autorisé à détenir que des missiles d’une portée inférieure
à 150 kilomètres.
[8]
“An Update on Inspection”, par le directeur exécutif de l’UNMOVIC, Dr
Hans Blix, le 27 janvier 2003.
[9]
« IAEA Update Report for the Security Council Pursuant to
Resolution 1441 (2002), par Mohammed El Baradei, 27 janvier 2003.
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